NOTE D’INTENTION

Genèse du projet : de l’art de faire des frites au rôle de la pomme de terre dans les luttes contemporaines.

Au départ, il y a un atelier de création de documentaire radiophonique proposé par le Gsara asbl et animé par Guillaume Abgrall. Le principe est de réaliser un travail collectif autour d’un thème choisi par les participants. L’une d’entre nous émet l’idée de se rendre chez l’artiste et agitateur belge Jan Bucquoy, d’aborder l’art de faire des frites pour parler de la belgitude. Séduites par le projet, les deux autres réalisatrices adhèrent avec enthousiasme et le nourrissent à leur tour de leurs expériences. De nouvelles idées émergent et la cuisine de l’artiste s’avère très vite trop petite pour accueillir le collectif qui vient de se créer. Dans les esprits, Des patates et des luttes commence à germer.

L’envie d’interroger un symbole

Animées par la volonté de traiter un sujet emblématique de la Belgique, tout en évitant les redondances, nous décidons de le confronter de manière incongrue à une problématique en apparence éloignée pour l’ouvrir à des questions environnementales, politiques et citoyennes. D’origine précolombienne, la patate est un produit de consommation courante, un aliment de base populaire des plus répandus qui est même devenu l’allégorie de la nourriture du pauvre dans l’imaginaire commun. Des artistes tels que Permeke, Meunier ou Van Gogh lui ont du reste déjà rendu hommage à travers leurs travaux.

Aujourd’hui, la pomme de terre est devenue un objet de production pleinement ancré dans la mondialisation et le capitalisme. La Belgique en est d’ailleurs l’un des plus grands producteurs et exportateurs au niveau mondial. La pomme de terre fait partie de l’âme belge. Elle trône d’ailleurs en couverture de La vie est belge de Jan Bucquoy dans lequel, il écrit à propos de la Bintje : « Grosse, oblongue, blanche dedans jaune dehors, elle est notre soleil à nous. »

Par le prisme de la patate, il devient possible de sonder le milieu de l’industrie agroalimentaire, de s’attaquer à la question des OGM et de découvrir le quotidien des activistes défenseurs de l’environnement, de poser un regard décalé sur notre époque. Le tubercule est singulièrement présent dans les luttes d’aujourd’hui. Depuis quelques années, on a même vu apparaître le mot patatiste. Qui n’a pas entendu parler d’une plantation en guise de protestation, ou lu un tract annonçant une grande action faisant intervenir la pomme de terre ?

Des recherches documentaires nous ont permis de réaliser qu’il avait déjà existé, par le passé, des crises durant lesquelles la pomme de terre aurait joué un rôle, pacificateur par exemple, comme le démontrent les économistes américains Murat Lyigun, Nathan Nunn et Nancy Qian, ou encore démographique avec l’exode irlandais du XIXème siècle. Aujourd’hui encore, on la retrouve au cœur des révoltes contemporaines, telles que les Journées mondiales de Luttes Paysannes, le Mouvement de la Patate en Grèce lors de la crise de la dette ou les actions de plantation en France. Nous décidons finalement de rester concentrées sur la Belgique et son rapport particulier à la pomme de terre, sans pour autant occulter l’existence de liens et de soutiens internationaux entre ces différentes luttes.

Ce point de vue original permet de révéler de nouvelles formes d’oppositions, joyeuses et fédératrices, loin de la manifestation traditionnelle ou de la grève, régulièrement dénigrée dans les médias et parfois boudée par des citoyens las de ce genre de protestation. En outre, la résistance contemporaine propose, par des actions vivantes et festives, d’autres modes de pensées, de vie et de cohabitation. L’espoir en est souvent le moteur. Ces luttes sont multiples, spécifiques et pourtant reliées entre elles. Elles sont menées avec peu de moyens, par des citoyens qui ne paraissent pas toujours organisés et relèvent ainsi du principe de la désobéissance civile. En faisant le choix de parler des luttes, et non pas d’une lutte, nous évitons le discours militant et le documentaire partisan. Cette pluralité est annoncée d’emblée par le titre: Des patates et des luttes. On la retrouve ensuite dans la multiplicité des intervenants et des situations, la diversité des personnes (d’âge, de profession, d’accent), la différence de niveau d’engagement des protagonistes (activistes poursuivis en justice, activistes professionnels ou amateurs, militants, sympathisants, témoins), la multiformité de parole (au mégaphone, en interview sur le terrain avec un micro mono, en son d’ambiance capté en stéréo, en interview isolée avec un micro mono). La forme choisie, une mosaïque de fragments de paroles, nous paraît plus proche de la réalité qu’un discours monolithe et laisse à l’auditeur la possibilité de créer des liens, d’inventer sa propre histoire et de s’y perdre aussi.